Jean-François au dortoir du lycée Impérial de Grenoble. "La nuit je lisais tous les livres des voyageurs en Orient..." Apparition de son strabisme, révélation de son génie
“ Partout où le hasard semble jouer à la surface, il est toujours sous l’empire des lois internes cachées, et il ne s‘agit que de les découvrir“.
Friedrich Engels
Ce siècle n’avait pas encore deux ans.
Enfin, en ce 28 mars 1801, la voiture-poste venant de Figeac par Valence arrive à Grenoble avec à son bord la fratrie Champollion. Un rayon de soleil capricieux réchauffait tantôt l’atmosphère tandis que “Cadet“, le nez au vent, admirait ébahi le spectacle grandiose des blanches Alpes.
– Bon sang, que la montagne est belle ! – s’époumona t-il.
Trafic dense sur les pavés luisants de la rue Saint-François (rebaptisée rue de la Fraternité en 1794 mais jamais nommée ainsi par les grenoblois*). Le relais est là tout proche, au numéro 4, bruyant, odorant, fumant, la fin du voyage, on stoppe l’attelage. Des cochers s’activent, choisissent des équidés frais, pansés, détèlent les autres, trempés, harassés. Jean-François s’étire de tout son long, ouvre le portillon et saute du haut de ses dix ans sur la paille qui recouvre sa terre promise.
Jacques-Joseph, le “pragmatique“, avait profité de ce périple, lui, pour travailler. Et il a fallu toute l’insistance du postillon pour qu’il range livres et papiers, plumes et encriers bien après l’arrivée. Il sort à son tour, baille à s’en décrocher les mâchoires, récupère ses bagages, donne en cachette un sou à chacun des employés, remercie le cocher puis hèle son cadet qui erre au loin :
– Pas par là Cadet, par ici ! D’un geste du bras il lui montre la bonne direction. Jean-François contemple son nouveau monde, c’est qu’il y a foule aujourd’hui, comme un jour de fête, le temps clément devance le printemps faisant refleurir sur ces dames leurs belles toilettes.
– Viens donc, nos cousins nous attendent !
Jean-François accoure, attrape au passage le reste des bagages et rejoint son aîné à toutes enjambées vers la place Grenette.
- Tu vois la fontaine ronde là-bas ? Notre logis se trouve à droite, au n°56 Grande-Rue.
Figeac aperçut soudain son ami le falotier** au bras duquel s’affiche une charmante dame.
- Ohé, Émiland!
- Citoyen Figeac ! À la bonne heure, te voici rentré, as-tu fais bon voyage ?
- Mon cher, un voyage menant vers des amis est toujours bon !
Je te reconnais bien là mon jeune philosophe! Je te présente Madame de Magny, mon épousée. Ah, voici enfin ce fameux cadet.
Jacques-Joseph ajusta sa cravate. - Mes hommages Madame, permettez que je vous présente mon jeune frère Jean-François.
- Bienvenue dans nos montagnes, jeune Champollion, j’espère que vous vous plairez ici, lui dit-elle en lui offrant une gourmandise. Puis Madame de Magny déposa sur la joue juvénile de Cadet un baiser.
Jean-François apprécia. Par contre, il ne goûta guère le geste de son “dandy“ de mari lui caressant sa noire tignasse… il n’était plus un marmot que diable, encore moins un chien-chien. Il restait l’oisillon dont on avait point rogné ni le bec, ni les ongles***. Se re-décoiffant, il rendit leur salut aux amis de son frère en exagérant son accent chantant, se retenant d’aboyer, puis il se mit à tournoyer comme sur un manège, bras écartés, la goutte au nez, sous un fond d’air frais.
À peine avaient-ils repris en main leurs bagages qu’une voix les interpella :
- Champollion le Jeune ! Fais en sorte que ton corps aime le zèle au travail et que ton âme aime la quête de la vérité“ !
Les deux frères se retournèrent, se regardèrent. C’était Émiland. Puis il ajouta pointant le ciel du doigt :
- Isocrate, un Grec, a dit.
Jacques-Joseph salua de nouveau la Dame et son ami, tapota l’épaule de son frère comme pour le rassurer.
– L’est drôlatre ton ami, marmonna Cadet.
Jacques-Joseph sourit et donna à nouveau le signe du départ. Ils reprirent leurs bagages en mains et fendirent la foule.
- Tu sais bonhomme, je vais te dire, si aujourd’hui je devais répondre à cette question : quelle est la personne qui m’a le plus impressionné lors de ma jeune existence, sans hésitation possible je dirais : Émiland de Magny, cet avocat déguisé en falotier.
Jean-François souleva paupières et sourcils d’étonnement.
- Ô oui mon cher frère, cet homme qui t’étonne est l’homme le plus libre que j’ai rencontré, quand je dis libre, je veux dire libre dans sa tête. Aucun comité, aucune religion, aucun parti, aucun chef ne décidera jamais pour lui, jamais. Cette âme pure là n’est point à vendre ! La Liberté, l’égalité, la fraternité, ou la mort ! La Révolution, la vraie, est en lui, haïssant ses extrêmes. La guerre, oui, mais pour se défendre. Quant à sa science, le puits en est si profond que je n’en ai toujours point perçu le fond.
- Figure toi qu’un jour, du haut se son échelle, il neigeait, il me résuma l’histoire de son nouveau métier, l’éclairage public à Grenoble. Ce tribun me sidéra, j’en restai bouche bée, voici comment de mémoire :
Tout commença après le Moyen-Âge, me conta-t-il, où l’on utilisait alors comme éclairage deux sources : le soleil pour le jour et la lune pour la nuit. Un peu sommaire.
Puis, vers la fin du XVIIème siècle, plutôt que de contraindre les gens à sortir de nuit avec une lanterne sous peine d’amende, l’on décida d’organiser l’éclairage public.
À charge pour les habitants d’allumer et d’éteindre les lanternes proches de leurs maisons, idée vite abandonnée car source de moqueries entre voisins. Une ordonnance instaura les surnuméraires, agents chargés d’allumer les lanternes garnies de verre blanc d’Allemagne dans chaque quartier. De 298 lanternes en 1697, l’on arrive au chiffre de 330 en 1740. Tu me feras grâce des heures d’éclairage ; Vers 1771, les réverbères plus efficaces remplacent les lanternes, il y en eut donc moins, par exemple place Grenette, 3 réverbères au lieu de 9 lanternes. Je passe encore sur les malfaçons des huiles, graisses de bœuf, de chèvre, de mouton ainsi que sur les mèches en coton, en fil…
Fouinant un jour lors d’une foire aux livres, il trouva un almanach grenoblois de 1707 où il put y lire ces quantités par nuit concernant les lumières de la ville:
Du 1er au 21 septembre, une demi-chandelle ; du 22 septembre au 30 mars, une chandelle entière sauf les 4 jours suivants la pleine lune où une demie suffisait.
De nos jours encore, nos Consuls exigent que la qualité des chandelles s’améliore ; bref, tu vois qu’à l’époque des Lumières, tout reste relatif****.
- Que ta mémoire est belle aussi, dit Cadet tout admiratif.
* Grenoble… Des rues et des hommes. Éditions Dardelet Grenoble 1975.
** Falotier : allumeur de réverbères, voir chapitre précédent.
*** Voir épisode du coup de canne à l’aveugle p. 43 Jean-François Champollion, sa vie son œuvre H. Hartleben
**** Le vieux Grenoble – Ses pierres et son âme. Édition Roissard Grenoble
1968.
La bibliothèque d’Alexandrie.
“ L’influence des premières lectures est profonde. Grande est la part d’avenir qui repose sur les rayons d’une bibliothèque. Elles pèsent infiniment plus sur le comportement, ces premières lectures, que n’importe quelle éducation religieuse“.
Une sorte de vie, Graham Greene
- Jean-François ! Jean-François ! Ça ne va pas“ ?
À peine entré dans le logement, Jean-François s’était dirigé vers la bibliothèque. Son regard hypnotisé scrutait les rayonnages quand soudain il se tint les tempes, vacilla. Jacques-Joseph eut à peine le temps de lâcher les bagages et d’agripper son frère avant qu’il ne s’écroule sur le parquet.
Il eut toutes les peines du monde à le soutenir jusqu’au crapaud près du poêle et de l’y laisser choir. Il l’examina, lui tapota les joues, essuya ce grand front luisant de sueur et alla lui chercher un verre d’eau avec du miel.
Cadet ouvrit grand les yeux, scruta autour de lui.
- À la bonne heure, te revoici enfin. Tu es bien épuisé mon bonhomme. La faim, l’air des montagnes sans doute.
- C’est ta bibli…io…thèque… elle me souhaite la bienvenue d’une rare façon ! Je… Je regardais tous tes livres quand j’ai senti ma tête se vider d’un coup, le noir total dans ma caboche, je n’y ai rien entendu et me suis laissé partir.
- Oui j’ai vu cela, rétorqua Jacques-Joseph. Il s’en fallu de peu que nous chutions tous deux ! Nom d’une pipe en bois tu ne fais pas ton poids ! En parlant de poids dis-moi, tu as peut-être faim ?
- Oh que oui, je mangerais bien n’importe quoi tout de suite et maintenant, mon estomac crie famine !
Jean-François croqua à pleines dents une petite miche de pain que son frère venait de lui tendre avec un peu de fromage et de lait.
Cadet remis, Figeac se proposa de lui faire visiter les lieux.
- Suis-moi… ici, au bout du couloir, est aménagée ma chambre-bureau. Là, à côté, tu connais déjà, c’est ma bibliothèque, ta pièce bonhomme. Heu… ça va ? Pas de vide dans ta tête ? Ils se regardèrent et rirent de bon cœur. Jean-François prolongea la plaisanterie, il cacha ses yeux avec ses mains, entrouvrit les doigts pour scruter les rayons sur lesquels dormaient des ouvrages d’histoire, de géographie, une sainte Bible, des récits de voyages, des poésies grecques, latines, des textes hébraïques, arabes, s’attendant à y voir surgir d’outre-pages un fantôme, un génie. - Non ! Tout est en règle.
- Bien. Proche du poêle, nous prendrons nos repas et nous nous laverons dans ce bac derrière le paravent qui sert aussi pour la cuisine...
Ce nouveau lieu de vie, Jean-François l’avait imaginé tel quel ; son antre, son bureau, un vrai cabinet de travail, presque de curiosités tellement il était empli de statuettes, bustes, de médaillons, d’ouvrages grands et petits, fins et gros, à tel point que le rebord d’une fenêtre donnant Grande-Rue en était totalement obstrué, interdisant toute clarté.
Il rêvassait, se revît quelques années en arrière avec ses sœurs et son père dans la librairie familiale Place Basse à Figeac, sage, au milieu de toutes ces pages, puis soudain, il s’écria levant les yeux au plafond :“Des-livres-et- moi“ ! Jacques-Joseph sursauta.
En ce premier semestre 1801, les choses sérieuses débutèrent pour mon futur déchiffreur par quelques devoirs dont Jacques-Joseph concocta lui-même le programme, assisté de temps à autre d’un instituteur, le tout ayant pour but de remédier à ses lacunes orthographiques.
Puis ensuite, par manque de temps et partant de quelques principes comme par exemple : le temps perdu ne se rattrappe jamais, et: l’on ne badine point avec l’instruction, inscriptions furent faîtes dans deux établissements : Tout d’abord au pensionnat de l’abbé Dusser puis à l’école centrale de Grenoble où Cadet suivrait les cours de Louis-Joseph Jay pour le dessin, matière dans laquelle il excellerait, partie prenante à son grand génie et de Dominique Villars pour la botanique, dont il gardera toujours une réelle affection. (En témoignera son émouvant herbier que l’on gardera tel un reliquaire sacré dans la maison familiale de Vif).
Il est fort à parier qu’à cette époque, si un établissement scolaire de nuit avait existé, l’aîné des Champollion aurait pu y inscrire Cadet.
(L’on verra très bientôt comment l’Égypte, Elle, investira les nuits du futur déchiffreur, stigmatisant sa personne de l’un de ses plus importants symboles).
Cette première année de scolarité à la pension Dusser témoignera d’une chose : le génie était en marche. Restait à savoir sa direction…
De cette période 1803, l’abbé fut satisfait, le petit Champollion s’étant illustré, il l’encouragea non seulement à poursuivre son hébreu, mais bénit les souhaits de cet élève particulier qui désirait apprendre “aussi“ le syriaque, le chaldéen, et l’arabe.
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