Lumineux-Champollion
  Lumineux-Champollion

  LE JOUR D’APRÈS,

SEPTEMBRE 1822, 1824.



« Ce que le public te reproche, cultive le, c’est toi. »

                                                                                                Jean Cocteau

  

« Le poète a reçu de la nature la qualité qui distingue l’homme de génie : l’imagination. »

                Denis Diderot

 

 

Le 14 septembre 1822, jour de la « Glorieuse Croix »,  le portail du « déchiffrement » vient d’être franchi. Jean-François Champollion, seul, pousse les deux énormes vantaux de bois précieux bloqués sous le poids des siècles, ils résistent un peu mais très vite cèdent à la surpuissance de ce personnage. Il pénètre sur cette immense scène où sommeille sous des lustres éteints La Magnificence. Son regard attendri caresse les vestiges qui dorment là depuis plus d’un millénaire. Une impression étrange traverse son esprit ; « on m’attend ici… »

Il s’émeut de ce qu’il voit: « Les innombrables passages du marchand de sable ont englouti temples, palais et obélisques… Il n’importe…» Il pose ses poings sur ses hanches, fait une petite moue : « par où commencer ? L’oubli est bien pire qu’une tempête… » Il lève la tête, regarde au ciel… RÂ en personne m’accueille de sa plus belle lumière… « C’est drôle, pense t-il, il fait grand jour et pourtant je peux voir chacune des étoiles… » Il se met en marche, paraît re-connaître les lieux, vague impression de déjà vu qui ne le surprend qu’à demi. Le pas décidé, il avance, se fraye un passage, il évite, contourne, progresse. Son esprit s’éclaire;

l’Égypte… On peut rivaliser de superlatifs, d’adjectifs, rien n’existe dans notre langage et dans notre façon de penser qui puisse nous aider à la faire imaginer… Les deux pieds sur son sable, et déjà elle défie notre entendement… Alors la décrire, la comprendre… Il rejoint une allée bordée de sphinx… Il se sent vraiment chez lui, il se rappelle : « Mon Nil de pierre », c’est ainsi que j’avais surnommé ce chemin lors de nos promenades avec le grand Prêtre « celui qui ouvre les deux portes du ciel ».

 

Il s’immobilise, se retourne, regarde à nouveau       devant lui. «  Tout m’est familier ici… L’un de nos « exercices » consistait à donner un nom à chaque Sphinx et de s’en rappeler ! Sept cent je me rappelle et pas deux pareils…» Visages, noms, la     mnémonique…

Il reprend sa marche, droit devant à un jet de flèche se dresse un gigantesque portique surmonté de poteaux de cèdre où d’immenses oriflammes solidement accrochées y flottent au vent ; signe de la présence des Neter Dieux en ces lieux.

Il se sent comme hypnotisé, sa tête est lourde, la fatigue, l’émotion sans doute… Il perçoit une mélodie lancinante, comme une vibration enchanteresse émanant d’un groupe de personnes au loin qui forme une procession cheminant lentement. Il se dirige vers elle Soudain, un personnage apparaît devant lui, comme sorti de nulle part. Jean-François s’arrête net. Un prêtre du Temple. Cet homme est grand, bedonnant, le corps entièrement rasé, la peau très brune et luisante, il est vêtu d’un pagne d’une blancheur si pure, une forte odeur d’encens émane de sa personne. Il tend le bras vers moi. Sans un mot, je comprends que je dois rester sur place, immobile. Il me fixe longuement, il me fait peur… Toujours sans mot-dire il « m’invite » à regarder passer le cortège. Pourquoi ? Des prêtres identiques à celui-ci portent sur leurs épaules une chaire cérémoniale où trône un sarcophage entièrement décoré. Un gisant y est étendu sur le sommet.

La procession est toute proche, les chants s’amplifient. Ils sont si beaux, si mélodieux, ils étourdissent ma pauvre âme.

Je sais pas mal de langues et pourtant, absolument rien des mots que je perçois ne m’est familier, rien, pas même une racine sur laquelle je pourrais extrapoler. Quel est donc cet idiome ? Il me fascine, m’émeut…

 

L’atmosphère brûlante fait danser l’air autour de moi pourtant, je n’ai pas chaud…

Le cortège me frôle, il glisse, voguant sur une onde invisible.

Je suis figé, mais je sens qu’une partie de moi s’efforce à vouloir quitter mon pauvre corps. Je suis aspiré vers le sarcophage ! Que m’arrive t-il ?

 

Le prêtre immobile à mes côtés intercepte ma pensée et dirige son bras vers le char, pointant du doigt cette statue qui dort paisiblement là-haut. Il veut que je la regarde, que je comprenne. J’essaie de fixer dans l’éblouissement ambiant ce gisant, et je m’étonne de ce que je vois… Ce corps est vêtu d’un costume d’une époque ne correspondant en rien au temps d’ici, mais plutôt à un autre, au mien… Que veut dire cet anachronisme ? Que fait-il là et qui est-il?

Ces hommes qui entrainent le char me fixent à leur tour… leurs esprits me crient : « C’est toi Jean-François qui dort là-haut, c’est toi que nous transportons Jean-François… C’est toi Jean-François Champollion qui dort là-haut, Jean-François, c’est toi…»

… « Jean-François ! Jean-François ! » Son nom comme un écho dans sa tête… « Jean-François ! Jean-François ! » On le secoue… Il ouvre les yeux, se tient la tête et essuie d’un geste gauche le sang qui perle de son front et qui gêne sa vue. Il est couché sur le sol de son cabinet de travail… Jacques-Joseph lui tend son mouchoir et l’aide à se relever… « Comment te sens-tu ?  Fichtre, encore un malaise… » Il regarde autour de lui, hébété… Il cherche les Sphinx, le prêtre, la procession, les chants et ce gisant qui venaient juste de l’émouvoir…  « Mais non, plus rien, j’ai dû de nouveau rêver ».

Jacques-Joseph s’inquiète de plus en plus de ces malaises, de ces « absences » d’où son cadet émerge chaque fois avec grand-peine. Une serviette humide sur je front et un bon déjeuner préparé par Zoé le remettent d’aplomb. Tout le repas, « Séghir » est resté silencieux, l’esprit absorbé par quelque chose… Il est revenu de « son rêve » avec une certitude, une illumination;  il n’y a pas de plus absurde comme idée que de penser que pour déchiffrer les hiéroglyphes, il aura fallu trouver la clé, le code… 

Quelle injure ! S’écrie t-il soudainement… Ce n’est ni du grec, ni du latin, ni de l’hébreu, ni de l’arabe !» assène t-il… Son frère et Zoé se regardent éberlués… Jean-François recouvre son énergie en même temps qu’il semble se réveiller. Il regarde ses hôtes, leur lance : « quelle méprise ! », il continue ; « Voyez-vous, ceux qui disent cela n’ont rien compris… Une clé ? Un code ? Y a qu’à, faut que… Que de sornettes, de billevesées ! Les vénérables Égyptiens en rient encore! Bah, (d’un geste de la main il fait mine de balayer tous ces arguments,) c’est plus subtile que tout ce que nous avions pensé, moi y compris ! Les calculs, transpositions, suppositions, comparaisons, la chance, que nenni ! Laissez-moi également rire! Ce que j’en sais à présent est beaucoup plus beau, plus subtil, plus profond, plus mystérieux, c’est Di-vin ! Il nous faut penser comme il y a 5000 ans ! Un hiéroglyphe, c’est mille chose à la fois ! Un apprentissage, une étude, Une idée, une image, un son, une intuition, une intelligence, une initiation, une volonté, un secret, une transmission, un monument, un temple, bref, l’Égypte dans un signe, une image, un son ! Autre temps, autre monde… Problème… Les Vieux Égyptiens m’ont fait remarquer que je n’étais pas plus prêtre que scribe, encore moins Roi pour m’imprégner ainsi du « sacré »… « N’apprends pas, rappelle toi» m’ont-ils « transmis » comme message... Jacques-Joseph s’étonne : « Comme message ? » Et « séghir » de répondre d’un ton certain : Oui, comme message… Dans le « sacré », mon cher frère, on ne devine pas, on sent, on sait, et savoir que l’on sait, c’est en être… bouleversé.

« Voilà mes amis, les hiéroglyphes, nous pouvons toujours tenter de les déchiffrer, de les lire, de les « décrypter », finalement, ce sont eux qui nous choisissent, puis au final nous instruisent… Bien bon ce petit repas ma chère belle sœur… Et à part cela, quelles nouvelles de  Grenoble? » Figeac et Zoé se regardent, dubitatifs… Sacré Jean-François.

  

Ce petit d’homme-ci est né d’un Temple, dans un Temple, pour le Temple… Il n’en sortira plus et à la fin il saura.

Il sacrifiera tout et vouera tout à l’Égypte, sa Mère, sa Terre, son Eau, son Air.

 

Quelle suite après ce mois de septembre de 1822 ?

 

Après la « Lettre à Monsieur Dacier », l’an 1 de l’égyptologie, c’est une œuvre de « Géant » qui voit le jour… le programme est ambitieux :

Réinstaller une civilisation entière, 5000 ans d’histoire, dans la place et sous la Lumière qui lui revient pratiquement de droit, si ce n’est de supériorité, du moins d’ancienneté, ayant devancé de beaucoup et de quelle manière, celles de nos démocrates-philosophes grecs, ainsi que de nos législateurs-envahisseurs romains.

 

Pour se faire, quelles sont les forces du déchiffreur ?

Tout d’abord son génie, puis sa force de travail, sa parfaite immersion dans les langages régionaux sémitiques (syriaque, chaldéen, hébreu, arabe, et locaux (copte, hiératique, démotique), sa géographie, son histoire, ses dictionnaires et ses notes.

On peut y ajouter son humilité par rapport au sujet, son instinct, ses « connaissances » dans le sens où il sait ce qu’il sait, il sait ce qu’il se sait pas ou peu, donc ses limites car tant qu’il n’aura pas éprouvé sa méthode en Mère Patrie, il sait qu’il n’obtiendra pas le blanc-seing. Voilà c’est tout cela le génial Champollion ; Travail acharné, lucidité, humilité, intuition, réflexion et compréhension…

 

             L’envers du décor, dans la coulisse…

 

Il est pénible de noter que l’impression générale qui se dégage après cette déclaration du 27 septembre 1822 n’est pas en rapport avec la performance réalisée par notre compatriote. On aurait plutôt le sentiment que ces journées historiques ont exacerbées toutes sortes de « gentillesses » qu’il subissait depuis fort longtemps hélas, pour ne pas dire toujours.

Ainsi, la reconnaissance s’est muée en une sorte d’atmosphère nauséabonde, mêlant la jalousie, la mesquinerie, le déni, la méchanceté, la perfidie, le côté obscur de l’Homme mis en Lumière…

 

L’honnêteté intellectuelle, l’un des piliers qui devrait prévaloir en toutes sciences, fait, dans le cas Champollion, défaut chez certains à un point qui frise le scandale.

Heureusement quelques uns et non des moindres soutiennent l’auteur de cette merveilleuse découverte :

- Le merveilleux Fourier bien sûr, mais aussi de grands esprits comme Biot, Cuvier, Laplace, Arago et de grands « protecteurs » comme Blacas, Doudeauville.

 

              Les attaques fusent…

 

Les « apprentis sorciers» tel, Young, Jomard, Quatremère, Klaproth, Saint-Martin, Raoul-Rochette ont sorti les grimoires… Qu’après eux arrive le déluge ! Ils se déchaînent à coups d’articles anonymes, de mensonges, de contre-vérités, d’accusations de plagiat, l’ivresse de la bassesse… Côté français, le porte étendard se nomme Édmé Jomard. Directeur de la Commission, chargé de faire paraître ce monumental travail qu’est la « Description de Égypte », il pense peut-être avec raison que les travaux de ce « fichu » Champollion vont étouffer tous ses beaux efforts. Un quart de siècle de dur labeur réduit à l’état de cendres, de poudre de momie !

 

Je me pose une question : Et si c’était l’Égypte que l’on persécutait à travers le déchiffreur ? Quel pourrait en être le motif ? Tout simplement lui reprocher à Elle d’avoir accordé toutes ses faveurs à un seul homme, le plus digne, le plus apte à la comprendre, le plus « égyptien », Jean-François Champollion.

 

             Il y a « maître » et « maître »…

 

S’être rendu « maître » des hiéroglyphes voilà un titre  envié… Mais attention… la différence entre Jean-François Champollion et tous les autres se trouve dans la compréhension de ce titre de « maître des hiéroglyphes »… Á mon humble avis, beaucoup de monde, (Monsieur Bartholdi y compris) n’a pas pu ou pas su saisir ce terme en son juste sens.

Nous qualifiions, le regretté Anouar Louca professeur de langues appliquées à l'université Lyon-Lumière, et médiateur culturel entre la France et L' Egypte.

Et moi-même de faute « d’ethnocentrisme » cette magnifique statue du déchiffreur au Collège de France qui trône au beau milieu de sa cour et dans la position (insupportable !) du matador terrassant     la « bête ». Nous ne doutions pas une seule seconde que « Séghir » aurait désapprouvé cela, il avait bien trop de respect pour son monde égyptien.

Je m’empresse de rajouter que l’essentiel est que Jean-François Champollion soit bien présent en ce lieu magnifique, à la vue de toutes et de tous. À propos, une erreur a été commise lors du gravage des dates au pied de cette œuvre ; Il est inscrit 1791 pour sa naissance, or c’est 1790 véritable année... "de ce cru d'exception"

Ce titre de « maître » donc est à prendre dans le sens « d’enseignant », et non de « dominateur ».

Les hiéroglyphes ne sont pas des casse-têtes chinois ni des puzzles, non, ils sont un édifice d’images, de sons, de « vibrations », créés par des âmes profondes, par des hommes, ayant pour toute destination la mémoire, le témoignage.

Hérodote l’a dit… « Ici en Égypte, pour toutes les questions que l’on se pose, une seule réponse, Dieu.»

Si le déchiffrement des hiéroglyphes a échu à cet enfant là, cet « enfant d’Égypte », ce n’est pas par hasard. Rappelons nous que dès son plus jeune âge, il appris à lire seul… Il se forma très tôt à la compréhension de tous les langages voisins de l’ancienne Égypte, étudiant également la géographie, les coutumes, bref, tout ce que son intuition lui dictait de faire en préparation du fabuleux Jour J. C’était écrit…

En éclairant l’humanité sur un Monde endormi, il s’est enfoncé lui petit à petit dans les ténèbres… Hélas.

 

Toute sa vie Jean-François Champollion et ses         précieux travaux seront frappés du sceau de ce que l’on nomme dans l’Église, « In audium octoris (en haine de l’auteur.) »

  

Pauvre de nous qui ne sommes pas digne de regarder la Lumière en Face.

 

 

                Lueur(s) d’espoir(s)…

  

Allocution de Louis-Philippe, Duc d’Orléans, président de la Société asiatique du 26 avril 1823 :

 

« La brillante découverte de l’alphabet hiéroglyphique est honorable non seulement pour le savant qui l’a faite, mais pour la nation. Elle doit s’enorgueillir qu’un Français ait pénétré ces mystères que les Anciens ne dévoilaient qu’à quelques adeptes bien éprouvés, et déchiffré ces emblèmes dont tous les peuples modernes désespéraient de découvrir la signification. »

 

Ensuite, une visite surprise… L’Égypte « s’expose » en Italie…

 

Pour clore ce chapitre, j’aimerai faire part de mon sentiment de « gêne » dès lors que j’entends ou que je lis que Champollion s’est trompé sur certains détails de ses travaux.

Après une bonne cinquantaine d’années à suivre son ombre, une évidence est ancrée en moi :

Fräulein Hermine a écrit quelque chose de PRIMORDIALE dans le titre de sa biographie sur le génial déchiffreur : « Jean-François Champollion, sa vie et son œuvre. »

 



SON ŒUVRE…

Son œuvre inachevée…

Pourquoi Champollion se serait-il trompé ? Irait-on dire de Mozart qu’il s’est trompé parce qu’il n’a pas terminé son Requiem ? Irait-on dire de Leonardo da Vinci qu’il s’est trompé dès lors qu’il n’a pas terminé « l’adoration des mages » ?  Lui qui a fait entendre la voix perdue de l’Égypte qui sommeillait depuis quarante siècles, avait parfaitement conscience qu’à peine son œuvre venant de pousser son premier cri, elle ne saurait être achevée en une seule vie, fut-ce t’elle la sienne ! Non, Jean-François Champollion n’a jamais tenu pour « achevés » ses chers travaux… Bien au contraire, il encourageait ses successeurs à continuer, à améliorer, à rectifier si nécessaire. C’est en cela qu’il est le « MAÎTRE », le génial déchiffreur, lucide et humble.

 

 

                Une phrase, une formule…

 

« Il m’eût été encore plus agréable d’être à même d’éclaircir tous vos doutes et de décider avec certitude de toutes les difficultés, mais ma science hiéroglyphique n’en est point encore là, elle est assez avancée seulement pour entrevoir l’espace immense qui lui reste à franchir avant de marcher sans aucun obstacle dans le grand labyrinthe de l’Écriture sacrée. Je vois la route qu’il faut suivre, je sais les moyens qui restent à employer pour avancer à pas certains sur ce terrain si neuf et si riche, mais j’ignore si le zèle d’un seul homme et sa vie entière peuvent suffire pour une si vaste entreprise. »

                                                                                                   Jean-François Champollion

 

MISSION CHAMPOLLION

 



Par Patrick Kararsi

  

   

Statue de Bartholdi – Collège de France .   « Je veux consacrer ma vie à l’antique Egypte. » JF Champollion. Statue de Bartholdi – Collège de France . « Je veux consacrer ma vie à l’antique Egypte. » JF Champollion .
JFC par Mauzaisse 1830 (Copie, don de Mr Hervé Champollion) JFC par Mauzaisse 1830 (Copie, don de Mr Hervé Champollion)
JFC par Rougé JFC par Rougé
JFC par Étex JFC par Étex
JFC à l'IFAO au Caire JFC à l'IFAO au Caire
JFC JFC
JFC par Mme de Rumilly 1823 JFC par Mme de Rumilly 1823
JFC par Angelelli 1836 JFC par Angelelli 1836
Hermine Hartleben 1ère biographe de JFC 1906 (Don de Mr Martin Hartleben) Hermine Hartleben 1ère biographe de JFC 1906 (Don de Mr Martin Hartleben)
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